La sélection Soul ♥ R&B de la rédaction N°24
21 novembre 2010
Lizz Wright en concert à l’Alhambra (Paris)
22 novembre 2010

Lizz Wright, à coeur ouvert

Sept ans après la sortie de son premier solo, Salt, Lizz Wright est de retour avec un quatrième album, Fellowship, disponible chez vos disquaires depuis le 20 Septembre 2010. Pour assurer la promotion de son nouvel opus, la chanteuse américaine, originaire de Hahira, en Géorgie, était présente en Octobre dernier sur Paris. Et c’est dans une ambiance feutrée et intimiste, que l’artiste nous a confié, de sa voix chaude et sincère, son vécu, quelques anecdotes sur son parcours, son ressenti sur l’industrie et, bien sur, les détails de la conception de Fellowship. Rencontre avec une amoureuse et passionnée de musique…

 

Bonjour Lizz, tu viens de sortir ton quatrième album, et as déjà quelques années de carrière derrière toi, comment as-tu démarré ? Et bien, mon père était pasteur, j’ai donc été baignée dans le Gospel et la musique classique dès mon plus jeune âge. Je chantais et jouais du piano dans l’église de mon père.

Tu as fait tes débuts au sein de la formation In The Spirit, avant de signer ton premier contrat chez Verve Records. Comment cela s’est passé ? J’ai fait une démo avec mon groupe In The Spirit, démo que l’on a envoyé à Verve Records. Mais, pendant deux ou trois ans, j’ai fait ce que l’on appelle du “Développement d’Artiste”. J’ai quitté la Géorgie pour m’installer à New York. J’ai écouté de nombreux chanteurs de Jazz, j’ai fait de petits showcases. La maison de disques souhaitait vraiment me voir sur scène avant de me faire enregistrer un disque, afin de voir comment nous allions travailler. Puis, j’ai rencontré Abby Lincoln. Je me rappelle de ce moment, je devais avoir 20 ans. J’ai également été présentée à John Clayton, nous avons fait une démo ensemble. J’ai rencontré beaucoup de musiciens talentueux avant d’enregistrer mon premier disque.

Lorsqu’on écoute tes quatre albums, on découvre une large palette de couleurs et d’influences, ton premier album était très Jazz, le suivant plus orienté Soul. Aujourd’hui, tu dévoiles Fellowship, un album plus Gospel. Comment définirais-tu ta musique ? Qui est Lizz Wright ? Et bien, je suis Lizz ! Je suis une américaine et j’ai en moi, toute la richesse musicale de ce pays : la Country, le Gospel… Je ne considère pas tous ces genres musicaux comme distincts ou séparés. Toutes ces influences viennent d’elles-mêmes, naturellement. Je me sens comme génétiquement connectée à ces musiques. Oui, ma vie est très riche, et pas dans le sens de “l’American Way Of Life” (rires).

Tu veux dire que tu considères toutes ces musiques comme complémentaires ? En tout cas, elles font toutes partie de moi. Mon univers musical n’est pas une liste de genres. Tous ne font qu’un et sont en moi, c’est être américaine et savoir d’où je viens.

Et te sens-tu libre musicalement ? Ou y a-t-il quelqu’un pour orienter tes choix, te dire de faire les choses de telle ou telle manière ? Je suis libre, entièrement libre ! Et je n’aurais jamais imaginé pouvoir chanter et travailler de la sorte un jour ! (rires)

Tu as bien de la chance ! (rires) Oui, beaucoup de chance, merci ! De toutes façons, que je sois chanteuse ou autre, je ne m’imagine pas fonctionner autrement. Je me rassure toujours en me disant “Qu’aurais-tu fait si tu n’avais pas eu tout ça ? Mais c’est pourtant bien le cas alors tu sais ce que tu as à faire maintenant !”

C’est important pour toi de recréer une atmosphère particulière et différente sur chaque album ? De dévoiler une nouvelle facette de toi à chaque fois ? Oui, bien sûr. Maintenant, je ne vois pas ça comme une “réinvention” personnelle, j’essaie juste de démontrer la richesse de la vie. Plus cette vie défile, plus nous cumulons, plus nous apprenons et avons de choses à exprimer, tu vois ce que je veux dire ? Néanmoins, oui, je fais des introspections spirituelles, dans mon coeur ou en tant que citoyenne. Mais je reste une simple jeune femme, originaire de cette petite ville de Géorgie. La musique m’aide au quotidien, elle m’aide à prendre les bonnes décisions. Et tu sais, c’est aussi un but (rires) ! Quand j’enregistre un album, j’essaie toujours de dévoiler tout ou partie de ces réflexions. C’est comme dessiner une constellation, toutes les étoiles sont dans le ciel, il suffit de les joindre, de les montrer, puis tu les contemples et elles veillent également sur toi. C’est donc moins une question de “réinvention”, que d’accommodation.

Tu as cette voix chaude et puissante, ton univers est très proche du Jazz, j’ai d’ailleurs lu que tu avais repris des chansons de Billie Holiday, sur scène, à tes débuts… Oh, merci pour les compliments (rires) ! Des moments extra-ordinaires ! J’ai pu chanter aux côtés de Lou Rawls, Oletta Adams, Jimmy Scott, Diane Reeves, c’était au Hollywood Bowl, avec un grand orchestre. C’était ma première fois et j’ai vraiment adoré ! Je me suis sentie comme au bal de Promo ou à une autre célébration de ce type : belle robe de soirée, belle musique, etc… Un merveilleux moment ! Mais sinon, effectivement, mes débuts étaient jazz, enfin, à vrai dire, j’étais bien trop excitée pour y penser !

Comment es-tu venue au Jazz ? Que t’inspire ce style musical ? Que représente le Jazz pour moi ? Et bien, de façon générale, je pense que la musique est un langage à part entière. Avant même que je ne sache parler, j’avais cette habitude de chantonner des “Mmmh-Mmmmmmh-Mmmh” (rires). Il y avait ce générique de dessin animé dont je chantonnais toujours l’air, chaque fois que je le regardais. La musique est ma façon de me rappeler certaines personnes, certains lieux et d’apprendre le monde. C’est un vrai langage !

Quelles sont tes principales sources d’inspiration ? En Jazz, Shirley Horn et Abby Lincoln m’ont particulièrement influencée. Il y en a beaucoup d’autres mais ces deux là sont mes principales sources d’inspiration. J’adore la façon dont Abby conte ses histoires. Le Gospel et la Soul m’inspirent également. J’aime le Gospel contemporain, celui des années 90 avec les Winans, les Hawkins et toutes ces grandes familles. En grandissant, j’ai aussi beaucoup écouté Aretha Franklin. Et puis, pour finir, il y a toute la musique classique que j’ai étudié à l’école, j’ai eu d’excellents professeurs.

Parce que, tu vas peut être trouver ça étrange, mais la première fois que j’ai écouté ta musique, et notamment “Salt” (mon morceau favori), j’ai eu comme un flash, j’ai pensé à Donny Hathaway… J’ai ressenti les mêmes émotions, j’ai ressenti toute cette puissance d’âme. Oh, vraiment ? C’est très intéressant que tu me dises cela car la première fois que j’ai écouté la musique de Donny Hathaway (je prenais un cours privé avec une vocaliste Jazz, au Canada, et c’est elle qui me l’a fait découvrir), j’ai eu une réaction vraiment étrange. En écoutant sa voix, j’ai ressenti quelque chose de très fort en moi, j’étais complètement troublée, je suis restée bouche bée. C’était incroyable ! Le lendemain, je suis tout simplement restée muette, je n’ai pas dit un mot de la journée. J’étais partie me coucher avec sa musique dans les écouteurs et j’ai écouté “Someday We’ll All Be Free”, en boucle, toute la nuit. Et c’est ce qui m’a rendu muette, tu imagines ? (rires). En plus, j’étais au Canada, où je pouvais admirer les aigles dans le ciel et cette nature merveilleuse, tout était si magnifique… Rajoute Donny Hathaway, et c’est le paradis (rires) !

Merci pour cette belle anecdote, Lizz. Y a-t-il d’autres chanteurs qui t’ont autant touchée ? Les trois dernières fois que j’ai pleuré en écoutant de la musique, c’était en écoutant des musiciens qui jouaient dans mon quartier. Ils sont si talentueux ! Je marchais, je me suis arrêtée devant eux… Et j’ai pleuré… Trois fois (rires) ! C’est si bon d’être chez soi et de rencontrer ces personnes qui font de la musique juste par plaisir et passion, sans aucune intention de vendre ou te réclamer quoique ce soit derrière.

Parlons à présent de ton nouvel album, Fellowship. Qu’as-tu souhaité faire passer comme messages et émotions ? Tu sais, j’ai remarqué quelque chose. En ce moment, beaucoup d’artistes se rapprochent de leurs racines, font des chansons plus “spirituelles”. Je viens d’acheter les disques de Mavis Staples et de John Legend, j’ai l’impression que beaucoup ressentent le besoin de revenir à quelque chose de plus organique et de plus spirituel, afin d’unir les gens. Ce sont des besoins très présents en Amérique (notamment), aujourd’hui. Il y a tellement de confusion, de sentiments contradictoires : nous avons été blessés, puis il y a eu l’élection du premier président noir. Il nous a mis face à des vérités très honteuses… Ainsi cohabitent beaucoup d’ignorance, des peurs mais aussi de l’espoir et de l’ambition. Et dans cet élan de préoccupation, il n’y a pas encore assez de répondant. Les artistes chantent donc de vieilles chansons, qui parlent réellement aux gens, les réconfortent. Ils font appel à la spiritualité car nous en avons tous besoin. Nous avons besoin de guérison.

Prenons quelqu’un qui n’aurait pas encore écouté ton disque, quel morceau lui recommanderais-tu en premier ? Comment décrire “Fellowship”… Je dirais simplement que j’ai voulu faire un album où je dévoile mes secrets, ma personnalité, mes sentiments les plus enfouis. Pour une première écoute, je conseillerais “I Remember, I Believe”. C’était d’ailleurs, le premier titre pressenti pour dénommer l’album mais la maison de disques m’ayant quelque peu pressée à prendre une décision… Quand j’ai changé d’avis, il était trop tard. Cette chanson est spéciale à mes yeux et c’était vraiment mon premier choix. Maintenant, je ne pouvais pas aller et venir sur ce qui avait été décidé. “Fellowship” est aussi un titre dont je suis fière et l’un comme l’autre, ils définissent très bien l’album.

“I Remember, I Believe”

Et donc, pourquoi “Fellowship” ? Parce que c’est en ces termes que nous avons enregistré le disque. Étant dans l’industrie depuis plus de onze ans, j’ai pu nouer des amitiés avec de nombreuses personnes, de mes débuts en Géorgie à aujourd’hui, qui représentent toutes mon histoire musicale. Donc les retrouver au studio, et construire ce disque avec elles, c’est le meilleur souvenir que j’en garde ! (ndlr, Fellowship se traduit en français par “camaraderie”, “amitié”)

Quel est ton titre favori sur l’album ? Oh, je ne sais pas, ça change tout le temps… (rires)

On retrouve Me’shell N’DegeOcello et Angélique Kidjo sur ton album, comment sont nées ces collaborations ? Est-ce une histoire d’amitié, comme tu nous l’expliquais à l’instant ? Angélique est une très bonne amie. Quant à Me’Shell, on se connaît depuis très longtemps. Elle et ma collaboratrice se connaissent depuis l’enfance, donc c’était vraiment facile de leur dire “Hey Sisters !”, et Me’Shell de répondre “C’est parti !” J’ai aussi travaillé avec Joan Wasser sur mon disque. J’ai découvert sa musique quand j’étudiais et elle avait aussi entendu parler de moi, de son côté. En fait, nous apprécions l’une et l’autre, ce que chacune fait ! Du coup, une fois en studio, on était comme… (Lizz mime l’excitation, en criant sourdement), c’était vraiment FUN ! Joan est une incroyable musicienne et une excellente auteur, je l’Aime tout simplement ! (rires)

Tu as aussi collaboré avec Joe Sample et David Sanborn, au cours de ta carrière… Avec qui rêverais-tu de travailler aujourd’hui ? J’aimerais collaborer avec l’un de mes musiciens préférés, un pianiste panaméen, Danielo Perez. On parle actuellement de faire quelque chose ensemble, et j’espère que ça se concrétisera bientôt. Je l’adore, il a un côté tellement “sauvage” ! (rires)

Lizz, si tu es d’accord, j’ai un petit “quizz-playlist” à te proposer, histoire de mieux te découvrir et en connaître davantage sur tes goûts musicaux. On va appeler ce quizz, “Une chanson pour…” Donc, pour commencer, si tu devais me donner une chanson pour t’endormir ? “Angel”, par Sarah McLaghlan. Une chanson pour aimer ? “A Love Is Forever” d’Etta James. Une chanson pour te réveiller ? “Joy” de Bettye Lavette. Oh, excellent ! A présent, une chanson pour te poser et réfléchir ? Il y en a tellement… Hummm, disons, un morceau de Brandon Ross, “If You Come to Me”. Nous avons déjà joué ensemble une fois. C’est un incroyable compositeur, quand j’ai envie de me retrouver au calme, j’écoute sa musique. Une chanson qui t’apaise ? Et bien, encore lui (rires), cette fois, avec “Mary Gods”. Une pour crier ? “I Am the Higway” d’Audioslave. Et la dernière, quelle chanson pour réveiller les consciences ? Là aussi, plusieurs me viennent à l’esprit mais je vais dire Bonnie Raitt, “Mercenary”.

Quels sont tes projets ? Et bien, comme je l’évoquais précédemment, j’ai vraiment envie d’enregistrer quelque chose avec Danielo Perez. Et sinon, j’espère sortir un disque de chansons d’amour.

Il y a du concret avec Danielo Perez ? Oui et non. On en a déjà discuté ensemble, on souhaite collaborer ensemble. Récemment, nous avons rendu hommage à Billie Holiday et plus particulièrement, à sa relation avec Sonny White, qui est lui aussi un pianiste panaméen. Là, si on devait recollaborer, je ne sais pas vraiment quelle forme cela prendrait.

Et bien merci pour cet agréable moment Lizz, je te souhaite un bon séjour sur Paris et le meilleur pour la suite !

A noter, dans vos agendas : Lizz Wright donnera un concert à l’Alhambra, le 20 Mars 2011.

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